Notes sur la cabane...
La cabane est une "petite maison de l'âme" qui annule le temps et plonge dans le rêve d'un voyage immobile et sans fin. Comment sommes nous auprès des choses et près des hommes? Par le libre exercice de notre pensée. La cabane est avant tout un lieu psychique.
Je reconnus de la sorte que l'homme d'études qui souhaite un abri, peut s'en procurer un pour la durée de la vie à un prix ne dépassant pas celui du loyer annuel qu'il paie à présent.
Tout en abritant de la nature, la cabane expose à sa propre nature dans la mesure où chacun y fait l'expérience de sa propre vie créatrice. Un logement qui couvre sans ensevelir.
La cabane, en un sens, est quelquechose comme une carapace, un corps durci, chitineux et qui m'isole du reste du monde. C'est aussi un corps vulnérable que les tempêtes peuvent emporter: une illusion de sécurité mais assumée comme telle. Un jeu entre soi et soi, une manière d'être dedans tout en étant dehors, de se cacher en s'exposant comme un enfant sous une couverture. Etre véritablement adulte: conserver une qualité d'enfance.
La cabane nous tient en éveil, en prise avec ce qui nous entoure. Que ce soit un sentiment de danger ou de sympathie -le bruit des écureuils sur les toits, des mulots ou des serpents sous le plancher- en l'éprouvant, notre esprit se prolonge au dehors, devient lui même un dehors.
C'est le rêve que poursuivent certains, parvenus à l'âge adulte, mais c'est un rêve qui n'a qu'un nom et pas d'autres mots pour le dire. Or la cabane n'est pas seulement un nom, c'est une description possible de ce rêve qui trouve sa meilleure forme de réalisation dans l'écriture. De sorte que bien des livres qui nous frappent le plus sont des cabanes mentales susceptibles de donner à nos pensées la mobilité des voyageurs, le caractère provisoire des escales et la forces envoûtante des mots aux ramifications -art-borescences- sans fin. Une echellle que l'on retire après l'avoir gravie, n'est-ce pas la définition même d'une bibliothèque? Ce n'est pas le savoir qui importe, mais ses germinations. La présence silencieuse des livres après la lecture .
"Pour ses livres, Côme construisit à différentes reprises des sortes de bibliothèques suspendues, qu'il mettait tant bien que mal à l'abri de la pluie et des rongeurs; il les changeait continuellement de place, selon ses études et ses goûts du moment; il considérait les livres un peu comme des oiseaux et ne voulait pas les voir immobilisés dans des cages." (Italo CALVINO Le baron perché)
"On vivait libres et on ne dépendait de personne".
La cabane a quelquechose a voir avec le corps mobile et itinérant, avec le corps que nous sommes; la maison avec le corps que nous avons.
Si tu veux connaitre la force de ton esprit, pars dormir seul en forêt la nuit.
Une journée entière sans dire un seul mot.
Une cabane, c'est le bonheur de pouvoir dire: aujourd'hui, quelquechose de merveilleux m'attend.
La cabane comme refuge? Quand on a un monde à soi, on ne craint pas de faire face aux épreuves. l'en dedans construit le monde extérieur. Tout être humain possède des trésors qu'il délivre dans la vie intime, dans le secret de son coeur. Quand on libère de tels secrets, alors on est heureux. On est un être libre. Il suffit d'avoir été libre une fois dans sa vie pour avoir l'impression d'accomplir celle-ci. Cela n'a rien à voir avec la société. La seule situation enviable, c'est de vivre une aventure intérieure et personnelle. Si la cabane y participe, le véritable refuge est à l'intérieur.

"Mais moi, dans les arbres, quand je pisse, ça va plus loin!"

Phrase qui n'avait pas beaucoup de sens, mais qui coupait court à la discussion. Autour de la Porte-aux-Câpres, la bande de garnement se mit à crier comme s'ils avaient entendu la réplique. Le cheval fit un écart, le baron du Rondeau tira sur ses rênes et s'enveloppa dans son manteau, comme pour quitter les lieux. pourtant il se retourna, tira un bras hors de son manteau, et montra le ciel qui s'était soudainement chargé de nuages noirs, s'écria: "Attention mon fils, il y a là quelqu'un qui peut pisser sur nous tous!" (Italo CALVINO Le baron perché)

A la fin, nous ne savons plus ce que c'est que vivre en plein air. Et nos existences sont domestiques sous plus de rapports que nous ne pensons. De l'âtre aux champs grande est la distance. Peut-être serait-ce un bien pour nous d'avoir a passer plus de nos jours et de nos nuits sans obstacles entre nous et les corps célèstes, et que le poête parla moins de sous un toît, ou que le saint ni demeura pas si longtemps. Les oiseaux ne chantent pas plus dans les cavernes que les colombes ne cultivent leur innocence dans les colombiers.
Avant de pouvoir orner notre maison de beaux objets, il faut en mettre à nu les murs, comme il faut mettre à nu nos existences, puis poser pour fondement une belle conduite de maison et une belle conduite de vie: or, c'est surtout en plein air, où il n'est ni maison ni maitre de maison, que se cultive le goût du beau.
Si les hommes construisaient de leur propres mains leurs demeures, et se procuraient la nourriture pour eux-mêmes comme pour leur famille, simplement et honnêtement, qui sait si les facultés poétique et artistique ne se developperaient pas universellement, tout comme universellement chantent les oiseaux lorsqu'ils y sont invités.
Jour de grand vent: la cabane est parfaitement immobile mais les arbres tanguent à travers les fenêtres à en donner le mal de mer. Avec les craquements du bois, on se croirait dans une caravelle volante. (Ici, il n'est pas besoin de sortir pour prendre l'air, car l'atmosphère intérieure ne perd rien de sa fraicheur).
Dans la lumière dorée de la lampe à pétrole, appuyée par le scintillement d'une bougie, je savoure une terrine aux cêpes relevée par un gamay de Tourraine. Demain au travail, encore éclairé de ces calmes instants lumineux.
En retirant l'échelle de la cabane à la tombée de la nuit, je pense à Pontormo, qui, ayant fait murer les murs du rez de chaussé de sa maison, fesait de même pour peindre en paix. Puis je me réprimande à fermer à clefs. Hors de la ville,seul dans cette forêt, il m'est important de dormir la porte ouverte: même fermée, la cabane se doit d'être ouverture.
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